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biter, passait les journées au milieu de sa famille, et dans un cercle borné d'amateurs et de gens de lettres, étudiant assiduement notre langue, et partageant son temps entre la composition de ses ouvrages et la lecture de nos écrivains les plus renoinmés. Mais ses ennemis ne se tenaient pas à l'écart : ils avaient déjà fait courir des bruits sinistres sur le mérite de Roland, et après avoir blâmé l'ouvrage, ils déchirèrent l'auteur, n'épargnant pas même l'école à laquelle il appartenait. A l'approche de la représentation, ces attaques devinrent plus bruyantes, et ne laissèrent à Piccinni aucun espoir de succès. Le jour de la représentation. lorsqu'il partit pour se rendre au théâtre, sa famille n'eut pas le courage de l'y accompagner, et fit tous ses efforts pour l'empêcher d'y paraître. Des rapports, maladroits et exagérés, y avaient jeté le plus grand trouble. Sa femme et ses domestiques étaient en larmes. Ses amis avaient beau faire, ils ne pouvaient pas parvenir à les consoler. Piccinni seul se montrait calme au milieu de cette désolation générale. Quand il sortit, les larmes et les gémissemens redoublèrent : on eût dit qu'il marchait au supplice. A la fin, ému lui-même, « Mes en» fans, leur dit-il, pensez que » nous sommes chez le peuple le » plus poli et le plus généreux de • l'Europe. S'ils ne veulent pas de » moi comme musicien , ils me » respecteront comme homme et » comme étranger. Adieu , rassu» rez-vous; je pars tranquillement, » et je reviendrai de même, quel

» que soit le succès. » Ce succès fut des plus heureux, et l'artiste fut ramené chez lui en triomphe. Le nombre et la variété des morceaux qui se succédaient rapidement, sans se ressembler et sans se nuire, éblouirent, pour ainsi dire, les yeux mêmes de l'envie,

, et enlevèrent tous les suffrages. Ce

dont on parut le plus surpris, ce fut d'entendre des airs de danse modelés. de grâce, d'élégance et de mélodie. Piccinni n'en avait jamais fait ; il avait même pour la danse sinon de l'aversion , au moins de l'indifférence. Les deux célèbres maîtres de ballets, Dauberval et Vestris père, ne parvenaient, qu'à force d'importunités , à lui arracher tantôt une entrée, tantôt une gavotte, un menuet , une chaconne. Le soir de la première représentation, M" Guymard se plaignit de n'avoir point, dans la fête villageoise du troisième acte, un air où elle pût développer la grâce de son talent et la souplesse

| de son corps. Vestris, après la ré

pétition, arrive chez Piccinni, qu'il trouve fatigué, et qui frémit en le voyant. Le chorégraphe lui apprend le motif de sa visite, et le prie de ne pas se refuser aux instances de Ml" Guymard. « Mon » cher ami, lui dit Piccinni, vous » voulez donc me tuer ? Allons, il » faut bien m'y résoudre, et vous » faire encore de la bergerie, puis» que c'est pour une si aimable » bergère ; mais que fera-t-elle ? » voyons, montrez-le-moi, pour » que j'écrive ses pas avec des no» tes. » Alors Vestris se met à figurer une entrée. Il va, vient , retourne, regarde, guette, suspend ses pas, les précipite. Pendant que le danseur se débat dans la chambre, Piccinni, debout et immobile près de sa cheminée, | suit des yeux tous ses mouvemens. Après un certain temps, il fait signe, d'une main, à Vestris de s'arrêter et de s'asseoir. Il prend du papier de musique, et sur le bord de sa cheminée mê· me, il écrit de suite, et tout entière, la longue et charmante gavotte du troisième acte, le plus joli air de tout l'ouvrage. Piccinni se délassait des soins qu'exigeait son Roland, par la composition d'une petite pièce, intitulée Phaon, qui, jouée à la cour, le mit en faveur auprès de la reine. Il allait régulièrement deux fois chaque semaine à Versailles , donner des leçons de chant à Marie-Antoinette, qui le payait en amabilités et en politesses. Il ne put jamais en retirer les frais de voitures qu'il était obligé de faire pour s'y rendre. En attendant, la présence de Gluck, de retour de l'Allemagne, avait rendu la guerre lyrique plus acharnée. Une brochure intitulée : Entretiens sur l'état actuel de l'Opéra de Paris, lui donna un nouveau dégré de violence. Berton , alors directeur de l'Opéra, essaya d'apaiser les partis en réconciliant les chefs. Il donna un grand souper, où Gluck et Piccinni, après s'être embrassés, furent placés l'un près de l'autre. Ils causèrent pendant tout le repas , et se séparèrent aussi cordialement qu'ils s'étaient accueillis. Mais la guerre dont ils étaient le sujet n'en dura pas moins, et les Gluckistes survécurent même à leur chef, qui quitta la France peu a

près pour rentrer dans ses foyers. Il fut remplacé par Sacchini, dont on voulut faire un nouveau rival de Picinni, avec lequel on parvint à le brouiller. C'est au milieu de tous ces désagrémens que celui-ci donna sa Didon, regardée comme la meilleure de ses pièces, et qu'on doit ranger au nombre des plus beaux monumens de la scène lyrique française. Sacchini et Gluck moururent à une année de distance l'un de l'autre, et fournirent à Piccinni l'occasion de se parer d'un nouveau titre de gloire, en faisant l'éloge de tous les deux, et en les proclamant les plus grands compositeurs de leur temps. Il avait même proposé qu'on leur décernât des hommages publics, mais ses vœux ne furent point accueillis. Les événemens arrivés en France en 1789, l'ayant privé de ses traitemens et de ses pensions, il prit le parti de retourner à Naples, où le roi lui fit la réception la plus flatteuse, et lui accorda même une pension. En 1792, il composa Jonathas, oratorio en trois actes, et un opéra bouffon intitulé : la Serva onorata. Ces deux ouvrages captivèrent tous les suffrages, et auraient recommencé une nouvelle ère de prospérité pour l'auteur, s'il n'avait pas eu l'imprudence de manifester trop vivement des idées politiques qui l'exposèrent à de mouveaux malheurs.Menacé d'être

compris dans les mesures de ri- .

gueur que le gouvernement de Naples avait adoptées à cette époque, Piccinni resta quatre ans enfermé chez lui, dans un état d'abandon, d'oppression, et d'in

digence qu'il était si peu fait pour mériter, mais qu'il supporta avec résignation et courage. Cette position malheureuse, qui fut encore aggravée par la perte de tout ce qu'il avait laissé en France, dura jusqu'en 1798, où, à la · faveur d'un engagement qu'on lui avait procuré pour Venise, il put sortir de son pays pour · revenir en France. Le lendemain de son arrivée à Paris , il assista à la distribution des prix du conservatoire , qui lui donna peu après une fête magnifique pour célébrer son retour. Piccinni était dans un tel état de dénuement qu'il était embarrassé de paraître décemment dans ces brillantes réunions; et en revenant chez lui, il expiait par le froid et la faim les honneurs dont on le comblait en public. Les démarches de ses amis ne purent pas obtenir le rétablissement de sa pension à l'Opéra, et ce fut parmi les administrateurs de l'Opéra même qu'il trouva ses plus impitoyables adversaires. C'était à l'auteur de Roland, de Didon, d'Endymion, d'Athys, de Pénélope, qu'on avait la barbarie de refuser du pain ! ! ! On lui procura un logement à l'hôtel d'Angevilliers, où une partie de sa famille vint le rejoindre. Dans un autre moment c'eût été une grande consolation pour lui que de se voir entouré des objets de son affection; mais dans la misère où il était plongé, la vue de ces êtres chéris ne pouvait qu'augmenter sa douleur. Les chagrins de sa position, et son inquiétude pour une partie de sa famille, qui était restée à Naples, lui causèrent une attaque de paralysie.

Relevé de cet accident, il se traîna chez le premier consul Bonaparte, qui l'encouragea d'un regard. Il lui demanda une marche pour sa garde consulaire, pour avoir le prétexte de lui faire accepter un secours ; il ordonna en même temps la création d'une sixième place d'inspecteur du conservatoire, pour l'offrir à Piccinni, à titre de reconnaissance nationale. Mais cette faveur apporta une consolation tardive à l'âme de cet illustre infortuné. Il succomba peu de temps après à une nouvelle atteinte de sa maladie habituelle , et fut enterré à Passy, où on l'avait transporté, espérant que le bon air et l'aspect de la campagne -pourraient ranimer ses forces. Il laissa une veuve, et six enfans qui n'avaient pour tout bien qne son génie, et qui héritèrent de son malheur. PICHARD-DU-PAGE (F. J.), né, en 175o, dans le département de la Vendée, était à l'époque de la révolution secrétaire du roi à Fontenay. Il se montra alors partisan des nouvelles opinions, et l'ardeur avec laquelle il embrassa la cause de la liberté lui acquit une si grande popularité que . ses concitoyens, après l'avoir porté en triomphe dans les rues de Fontenay, le nommèrent procureur-général-syndic du departement. Cette place était difficile à remplir dans les circonstances où l'on se trouvait. En vain Pichard-du-Page, pour prévenir la guerre civile, voulut employer des moyens sages et conciliateurs; en vain il montra dans toute sa conduite la plus grande modération : la modération, flétrie sous

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