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Pompignan était âgé de vingt - deux Voyage de Languedoc et de Proans, lorsqu'il vint, pour la première vence , dans le genre de celui de Bafois, à Paris, sans en rien dire à sa fa- chaumont et Chapelle. On y trouve mille, porter sa tragédie de Didon, moins de négligence, mais aussi moins sujet emprunté de Virgile, et pour de grâce et d'abandon. Sa Dissertalequel le secours de Métastase lui avait tion sur le nectar et sur l'ambroiaussi été fort utile. Cette pièce eut sie, en prose et en vers comme son beaucoup de succès dans la nouveau- Voyage, est assez estimée: l'agrété (1734), et elle s'est maintenue long. ment et le goût y sont joints à l'étemps au théâtre. La conduite en est rudition. Pompignan en avait puisé sage et régulière, les caractères sont les matériaux dans une dissertasoutenus, et le stylene manque nid'élé.' tion italienne de l'abbé Venuti. Il vation, ni de pureté. Quelques scènes faut citer ensuite , dans l'ordre écrites avec chaleur, surtout celles de ses écrits, les Poésies sacrées entre Enée et Didon, où l'auteur va et philosophiques , tirées des Livres jusqu'au pathétique, n'empêchèrent saints, ouvrages dont Voltaire s'est pas la critique de remarquer, entre tant moqué, et auquel, malgré l'épi. autres défauts, de longues sentences gramme si connue , et reproduite, et de froides moralités. Les morceaux sous toutes les formes , par ce célèbre les plus travaillés sont des imita- écrivain, on a beaucoup touché , et tions , quelquefois même des traduc- même quelquefois avec admiration. tions littérales, de Virgile. Cet ou- Laliarpe observe très-bien, dans son vrage n'a guère que le rôle de la reine Cours de littérature ( tome XIII ), de Carthage, qui est fort beau pour qu'un trait de satire lancé par une l'actrice, et réunit plus d'un genre de main ennemie , n'est ni le jugement mérite: car c'est un rôle assez court de la raison, ni la condamnation que celui d'Iarbe, qu'on a vanté sou du talent. Il est de fait que les vraies vent, et dont la grandeur, l'éner- beautés dont ces poésies sont remgie sauvage, contrastent avec le ca- plies, ont neutralisé l'effet de plus ractère passionné et voluptueux de d'un bon mot dirigé contre elles. la reine ; il peut, au surplus, être Après les chefs-d'auvre de ce genre regardé comme une création du poète que nous ont laissés les Racine et les français. Quant au personnage d'E- Rousseau, notre langue n'offre point née, il manque de force et de 10- de monument, à la fois poétique et reblesse. En résumé, après avoir vu ligieux, que l'on puisse opposer aux représenter la pièce de Pompignan, imitations de la Bible que nous indion ne craint pas d'assurer que Di- quons ici. Une partie des poésies sadon, si admirable dans l'Énéide , ne crées de Pompignan parut en 1751; pent figurer avantageusement sur no. une autre , en 1955. Il les réunit tre scène tragique. Le même auteur dans une fort belle édition in-4'. , donna , l'année suivante , 1735, au en 1763. Les journaux littéraires, théâtre Italien, les Adieux de Mars, qui n'étaient alors qu'en petit nompetit drame en un acte et en vers li- bre , leur donnèrent des éloges unabres, où il avait entrepris de cen- nimes; mais ce fut avec une exagé surer nos meurs, de peindre nos ration nuisible que le marquis de travers et nos ridicules, et qui fut Mirabeau les préconisa dans une Disassez goûté. Il publia, en 1740 , un sertation aussi longue que le Recueil dont il rendait compte. Pompignan guefoisiei de pairavec J.-B.Rousseau. (eut le tort d'insérer lui-même dans Tout le monde sait par ceur la plus ses cuvres cette Dissertation intitulée fameuse strophe de son Ode sur la Examen , etc. Si, en reproduisant, mort de ce célèbre lyriquc: sous la forme d'Odes françaises, les Le Nita vu sur des rivages , eta Psaumes de David, qu'il avait étudiés Il y a, dans la même Ode, une dans l'hébreu , il a moins générale- strophe d'une véritable beauté ; c'est. ment réussi quelorsqu'il a mis envers la première de toutes : les Prophéties et les Cantiques, il se. Quand le premier chantre da monde, etc. rait souverainement injuste de nier Laharpe loue aussi une strophe, que deux psaumes tout entiers , et di- très - remarquable en effet , de l'Overses strophes prises dans d'autrcs de en l'honneur de Clémence Isaupsaumes, brillent du feu de la vraie re. Quant aux Épitres, elles prépoésie, et que leur mérite ne dépare sentent des leçons de morale, et pas celui de l'original. Ce que l'on des règles de goût fort bonnes à desirerait, au total, dans les vers sa- suivre. La Traduction en vers des crés de cet écrivain, c'est plus de sen- Géorgiques, que Pompignañ ne donsibilité, et de véritable inspiration. na qu'après celle de Delisle (2), ne gaCes Poésies sont en cinq livres. Les gna pas à subir legrand jour de l'imHymnes forment le quatrième, qui pression : mais il en avait fait enest, sans contredit le moindre de tendre le premier livre à l'académie tous. Le cinquième est composé de française, le jour de sa réception ; discours philosophiques , tirés des et s'il faut s'en rapporter au journal livres Sapientiaux. Les traits de for- de Collé, le duc de Nivernais, entre çe et d'élégance dominent encore là autres, en était dans l'enthousiasplus que le sentiment et l'harmonie. me. Pompignan avait, de plus, traPompignan a déployé, dans les do- duit le sixième livre de l'Énéide. Il tes de ces cinq livres, un vaste sa- est assez rare que, dans ses imitávoir et une critique judicieuse. On tions du poète romain, la difficul peut citer encore de lui, d'autres té ne soit pas vaincue d'une mar Odes, des Epitres, des Poésics fa- nière heureuse. En général même, snilières, des ouvrages dramatiques on doit y louer un certain mért. et lyriques. Ces différentes produc- te de fidélité, de naturel et de lantions, qui n'étaient, ni traduites, ni gage poétique : mais ces deux ver imitées de personne, ont ajouté à la sions n'offrent ni la verve, ni la reputation de leur auteur. Ses Odes couleur, ni la brillante harmonis profanes ne sont pas indignes de qui ont valu à Delille la palme, celles qu'il avait publiées d'abord : comme traducteur, en vers, de Vir soais malgré quelques élaps heureux, gile. La muse de Pompignan s'était on y desirerait un peu moins de

(2) On trouve dans l'Année littéraire, g aolis timidité et de froideur. Le Franc de 1958, une Ode adressée par Delille à Pompignan Pompignan n'avait plus, pour le

Les Géorgiques de ce dernier y sont annoncées't soutenir, les richesses de la poésie quelques parties du poème de Virgile, il demande hebraiquc, ni la magnificence du

à celui qui l'a devancé, de guider ses pas tremblants langage des prophètes : cependant il Tel on voit le lierre , à l'ombre qui le cache, a tiré de son propre fonds de grandes beautés; et certes il marche quel. Embrasse ses panneaux et s'élève avec lui.

et comme le jeune poète avait déjà lui-même traduis

et de le soutenir dans la carrière :

Ramper dans les forêts et languir sans appui;
S'il rencontre le chêne, à son tronc il s'attache,

encore essayée sur Hesiode , Pinda- d'Athalie(4).Onyoit quels étaient les re, Ovide , Horace, etc. Il écrit en titres littéraires de l'ancien premier prose d'une manière simple , noble président de la cour des aides de et ferme : l'expression qui tient à Montauban, quand la voix publique l'ame, ne lui manque pas quand le l'appela dans le sein de l'acadésujet l'exige. Nous avons de lui l'E- mie française. Joignant à sa consiloge historique du jeune duc de dération personnelle, comme maBourgogne , frère aîné de Louis gistrat , celle d'un frère qui était un XVI (Paris, 1761, in-80.); morceau des membres les plus distingués du d'éloquence dont la flatterie élait un clergé de Frauce par ses vertus et peu obligée , On reconnaît en géné- ses lumières (Voy. l'article suivant; ral dans ses discours académiques, il se présenta , mais en homme acl'écrivain formé sur les bons mo- coutumé à jouir, dans nos provindèles. Ses Dissertations, dont une ces méridionales ainsi que dans sa traite des Antiquités de Cahors (3), patrie , d'une répulation flatteuse : ses Traductions de quelques Dialo- enfin, en venant réclamer du premier gues de Lucien, celles des Tragé- corps littéraire de France un hondies d'Eschyle, qu'il osa, le premier, neur qui, pour lui , était presque le inettre toutes en français et nous faire triomphe, il était autorisé , par les ainsi connaître complètement, dépo- applaudissements et par les louanges sent en faveur de son savoir comme excessives des journalistes de la capide son talent. Les hellénistes ont pour tale, à présumer un peu de ses tant déclaré que cette versiond'Eschy: droits. Il avait tout récemment fonle, assez élégante, n'était pas confor- dé, dans sa ville natale, une acame à l'original. L'étude des langues démie ; et celle des Jeux floraux modernes, jointe à celle des langues lui avait rendu de véritables hom. de l'antiquité, avait mis Pompignan mages, sans compter ceux du paren état de transporter aussi dans lement de cette ville, qui se l'é. notre idiome ou d'imiter avec tait aussi affilié. On a prétendu qu'il succès , les morceaux de poésie s'était formalisé de ce que les acaétrangère les plus brillants. Enfin le démiciens n'avaient pas témoigné recueil de sa Correspondance offre un grand empressement à le nomiper un vaste et riche dépôt de littéra- dès qu'il en avait manifesté le desir, ture, de jurisprudence, d'histoire, et surtout de ce que Sainte - Palaye qui atteste l'étendue et la variété avait obtenu sur lui la préférence de son érudition : nous indiquerons en 1758. Au reste , deux ans après, principalement la Lettre qu'il écri- il fut élu à l'unanimité. Telle était vait à Racine le fils, en 1951, et la positiou de Pompignan lorsqu’aroù il lui demandait, ou bien lui riva le jour de sa réception à l'acasoumettait, des observations sur les démie (le 10 mars 1760), réception ouvrages de l'auteur de Phèdre et qu'il avait volontairement retardée

pendant cinq mois. Mais comment rent de ceux que l'on avait jusque-là core à la tête de la cour des aides de entendus en pareille circonstance ? Montauban. Nous accorderons que c'est ce que l'on ne peut bien expli- son discours de réception était conquer que parl'ardeurdu zèle anti-phi- traire à tous les usages académiques; losophique qui l'animait, et qui mais, en relisant ce discours , il n'est excluait chez lui toutes les considé- aucun homme exempt de partialité, rations. Attaquer en pleine séance et éclairé par l'expérience, qui n'aplusieurs des hommes de lettres dont voue que l'auteur avait raison au il devenait le collègue, pouvait être fond, quand il proclamait ainsi, avec jugé, même en dehors de l'académie, courage et talent, des vérités utiles; comme une première inconvenance (5) quand il signalait, en présence de position et de conduite. Son zèle, de toute la France, les efforts coudisait-on, aurait dû l'empêcher d'as- pables qui préparaient long-temps pirer à faire partie du corps des aca- d'avance les erreurs, les malheurs démiciens philosophes. Ceux d'en- et les crimes de la révolution. Quoi tre eux qu'il avait le plus offensés, qu'il en soit, ce fut-là le terme, sine cessèrent de répéter qu'un pro- non de la gloire de Pompignan , cédé si nouveau dans les annales du moins de son repos. Plusieurs des corps littéraires ou scientifiques, des personnages intéressés avaient avait pour unique cause l'excès, pous écouté en silence son discours: le sé jusqu'à une sorte de fureur, d'un public l'avait applaudi; et le nouorgueil blessé, ou un fanatisme sans vel académicien sortit du Louvre excuse. A l'occasion de son discours dans l'ivresse du succès. Le roi et et de l'Éloge du duc de Bourgogne, la reine témoignèrent, bientôt après, publié un an plus tard , où il parlait qu'ils approuvaient son langage harnon moins énergiquement dela fausse di. Une partie des cercles de la caet aveugle philosophie qui réguait pitale , et beaucoup d'habitants des encore, à cette époque de contagion provinces , y donnaient leur adhéirreligieuse, on l'accusa d'avoir eu sion : mais presqu'au même instant pour but principal de parvenir à se on vit commencer l'escarmouche des faire confier l'éducation des fils du Facéties parisiennes, les Quand , les Dauphin , prince éminem ment reli-' Pour, les Que , les Qui , les Quoi , gieux, et très-opposé au corps des les Car, les Ah! les Oh!qui venaient encyclopédistes. C'est pour cela , di- de Ferney. Morellet y donna suite sait-on, qu'il déclarait solennelle- par les Si et les Pourquoi ; il introment la guerre à Voltaire, à d'Alem-' duisit Pompignan dans sa Preface de bert, etc., qu’à la vérité il n'avait pas la comédie des Philosophes. Celui-ci, nommés, mais qui ne pouvaient profondément blessé par les accumanquer de se reconnaître à leurs sations mensongères , jointes aux désignations. Cependant pour répon- épigrammes et aux injures , se plaidre à une aussi fausse allégation , il gpit au roi, dans un Mémoire qu'il suffisait de dire que Pompignanavait lui a dressa le mai. Il y niait d'arenoncé volontairement aux emplois voir été privede sa charge d'avocalqui devaient l'approcher du trône, et de rappeler ses efforts énergi (5) 11 disait dans ce discours : « Le savant ins

fut-il amené à prononcer, comme (3) De antiquitatibus Cadurcorum , 1946, in-80., récipiendaire, un discours si difféet dans le tome v du Recueil de l'académie de Cor. tone : Pompignan a aussi donné , dans les Mélanges de l'acad. de Moutauban, 1755 , in-80. (p. 365-405), des conjectures sur le temps on le Rouergue ( Milo

(4) Elle fut publiée, separément en un petit vol.

in-16. Ou le trouve daos les OEuvres de Louis Ra. theni) fut incorporé à la Gaule Narbundaise.

cine, 1838, tom: V; 1, p. 197-104.

truit et rendu meilleur par ses livres, voilà l'homme de lettres. Le sage vertueux et chrétien , voilà le

cause du peuple , lorsqu'il était en

philosophe. »

général, pour avoir traduit (en 1738' cesse la piété chrétienne en action. et 1739), la prière universelle de Po- Le souvenir des fonctions dont il pe, qui semble tendre au déisme; et il avait été chargé comme magistrat, se justifiait d'avoir entrepris cette lui inspira les réflexions qu'il intitula: version, dont il désavouait d'ailleurs considérations sur la révolution de l'impression, étant loin d'approu- l'ordre civil et judiciaire survenue ver entièrement l'original. Voltaire, en 1771. Depuis lors, il ne sortit plus si souvent irascible, et toujours de son obscurité volontaire, et mouadroit à manier l'arme du ridi- rut, lc rer. novembre 1984, à Pomcule, épuisa, en prose et en vers, piguan, après de longues souffrances tous les moyens de s'égayer aux physiques. Quelques moments aupadépens du magistrat-poète; et pour- ravant, il dit, d'une voix pénétrée, tant, dans les notes de ses pièces sa- ces mots : « Je pardonne de bon tiriques, il lui reconnaissait du mé » cæur, sans restriction , et dans la rite littéraire : il allait même juss » plénitude de mon ame, à toutes qu'à le louer quelquefois comme » les personnes qui m'ont si amèreversificateur. Une saillie de ce cory- « ment affligé. » Il fut pleuré et béni phée des philosophes n'attendait pas par tous ceux qui avaient dépendu l'autre ; et l'on peut dire qu'il n'a rien de lui : mais il jouissait aussi d'une fait de plus piquant dans ce genre. considération méritée; et l'opinion L'académicien ennemi de l'acadé publique n'avait pas attendu ce mie, se voyait immolé à la risée pu moment pour rendre pleine et enblique (6); mais, bien plus sen tière justice à un caractère dont l'asible encore à la calomnie et à l'em- mourdu vrai, poussé jusqu'à l'inflexi. portement , qu'il avait raison de bilité, en fait de principes, formait qualifier d'armes peu philosophi- la base. Il suffirait de citer le suffraques, il ne parut plus au Louvre. ge de l'illustre chancelier d’AguesIl se tint dans sa province, et presque seau , dont Pompignan fut estimé toujours à la campagne, y trouvant et chéri. Quant à ses écrits, les préles jouissances que la capitale refu- ventions qui en avaient fait maljuger sait désormais à son ame agitée. C'é- une partie, sur la foi de Voltaire et tait là qu'il avait recueilli le dépôt consorls , cédèrent entièrement ausdes livres de Racine, et qu'il parta- sitôt après que leur auteur eut cessé geait son temps entre de nouveaux de vivre. La passion du principal an. travaux scientifiques ou littéraires, tagoniste d'un homine aussi distinles plaisirs qui tienuent aus beaux. gue à tous égards, a plutôt servi à lc arts amis de la poésie, enfin les occu faire juger favorablement, qu'elle pations de la charité la plus efficace ne lui a été nuisible en réalité. L'aca: et la plus généreuse. Il montrait sans démicien Gaillard a cu raison , dans

ses Mélanges, de faire observer que, (6) Une grande partie du public parisien, excité

si l'on disait d'un ouvrage reconnu pour mauvais et pour ignoré, que

personne n'y touche, on ne ferait Didon et le Fat puni , le parterre en fit une appli

rire personne; et que, parmi les sa

tires vives et piquantes que s'est souautre petite pièce que celle qui avait été promise

vent permises le plus fameux des prétendus sages du dix-huitième siè

par les facéties de Voltaire, prit parti contre Pompignan. Collé rapporte , que le 9 novembre 1960, un des comédiens francais étant venn, suivant l'usage, annoncer qu'ils donneraient le lendemain

cation maligne à l'auteur de la tragédie, ce qui determina la résolution de jouer, le jour suivant, une

comme devant suivre Didon.

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